« Qu’est-ce qu’un livre ? Réponse à une question de Kant », Colloque sur les cultures numériques, Québec, 2016.

, par valerie Marchand

Lu par Vincent Laquais

Références

« Qu’est-ce qu’un livre ? Réponse à une question de Kant », Colloque sur les cultures numériques, Québec, 2016.
 Conférence de Roger Chartier (Collège de France, Chaire « Ecrit et culture dans l’Europe moderne »)
Texte en ligne : http://www.entreprises-et-cultures-numeriques.org/qu-est-ce-qu-un-livre-la-question-de-kant-revient-a-l-ere-numerique/

Recension

En 1798, dans Principes métaphysiques de la doctrine du droit, Kant pose cette question : qu’est-ce qu’un livre ? Ce texte est publié de façon autonome aux éditions PUF. Cette question prend place dans un débat sur la propriété littéraire qui fait rage depuis 1773. Cette époque est marquée par une fragmentation politique qui engendre une situation où la légalité ne vaut que pour des territoires particuliers. Se pose alors la question de la propriété des auteurs sur leurs écrits et de la juste rétribution du travail fondateur de la propriété intellectuelle. La reproduction paraît juridiquement légitime pour les libraires mais intellectuellement illégitime pour les auteurs et leurs premiers éditeurs. Si la Doctrine du droit cherche à décrire des principes universels et a priori, c’est-à-dire abstraction faite de tout objet en particulier, le livre pose néanmoins un problème spécifique :

- Comme produit matériel (opus mécanicum), il fait l’objet d’un droit réel comme droit sur une chose qui autorise un usage privé par tous ceux qui sont en possession d’un exemplaire ;

- Comme discours, il fait l’objet d’un droit personnel justifiant la propriété unique et exclusive. La reproduction n’est alors légitime que si elle est fondée sur un mandat donnée par l’auteur donnant procuration pour la gestion du bien au nom d’autrui. Dans ce cas, la possession d’un exemplaire est insuffisante pour légitimer sa reproduction.

- Le livre est une œuvre qui transcende toutes ces matérialisations possibles.

Fichte établissait, lui aussi, une dichotomie entre la nature corporelle et la nature spirituelle du livre. A cela, il faut rajouter une distinction entre les idées et la forme qui leur est donnée par l’écriture. Comme les idées sont universelles, elles ne peuvent justifier aucune appropriation personnelle. L’écriture, en revanche, justifie une appropriation des idées telles qu’elles sont transmises par les objets imprimés. Ce sont les auteurs qui font les livres, qui ne sont que la matérialisation d’une œuvre idéale qui n’existe que dans l’esprit de son créateur et dont le manuscrit seraient la moins imparfaite des représentations.

Le livre numérique :
Le transfert de l’écrit d’une matérialité à une autre, telle que nous pouvons la voir dans l’invention du livre numérique, a eu des précédents. Chaque changement de matérialité a modifié la lecture elle-même, en plus de créer de nouveaux lecteurs (le passage du rouleau au livre offre la possibilité de lire et d’écrire en même temps et celle de feuilleter un ouvrage). La forme affecte aussi le sens. La mutation numérique est plus forte que les mutations précédentes car elle opère une transformation entre le fragment et la totalité. Par la lecture sur un écran de textes différents, la relation à l’objet est rompue. Relation qui organisait les différences entre les différents types d’éditions et les différentes attentes des lecteurs. Les lecteurs étaient guidés par la matérialité même des objets qui portaient le discours.
Le nouveau monde est un monde de fragments indéfiniment recomposables sans que soit nécessaire la compréhension de la relation de ces fragments dans un œuvre. Il y a une différence avec un travail d’anthologie ou de recueil car les fragments collectés se rapportaient toujours ç une totalité (siècle, courant, thème…).
Il ne faut pas oublier que le marché du livre exploite ces bouleversements. Le livre devient un gisement de données à exploiter, une banque de données, qui pour beaucoup est remplaçable par le web. Il faut aussi se poser la question du copyright dans le cas de numérisation de masse, c’est-à-dire de l’appropriation privée d’un patrimoine public mis à disposition dans un marché de l’information.
L’auteur affirme qu’une hypothétique numérisation globale des livres ne doit pas avoir pour conséquence la destruction du papier tant il peut y avoir plusieurs formes de lecture qui cohabitent.

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